Ainsi les aimions-nous !
Les hommages posthumes ne sont pas mauvais en soi. Ils prouvent toute la grandeur de la personne disparue, de la qualité de ses œuvres et combien elle aura été incroyablement dense. Mais les hommages perdent tout leur sens et deviennent du folklore organisé autour d’une dépouille. Davantage une hypocrisie déguisée, dès lors que les hommages posthumes s’érigent en norme. Au Gondouana, c’est si tu aspires à des hommages tout feu, tout flamme, qui illustrent ta grandeur d’homme et ta célébrité, couche-toi dans les quatre planches. Des essaims d’hommes et de femmes de différentes catégories socio-professionnelles s’attrouperont autour de ton corps, tels des vautours qui dépècent un cadavre et qui dansent autour des ossements.
Une personne de catégorie sociale, jugée inférieure et qui par conséquent, est délaissée, détestée, parfois même critiquée et traitée de tous les noms peut devenir une légende au détour d’un soupir. Ainsi, souvent la vie de certaines personnes, notamment celles qui, au plan professionnel, opèrent dans l’art dans toute sa dimension. J’ai cité entre autres, artiste plasticiens, journalistes et assimilés, écrivain, sportifs d’élite etc. Alors que l’individu qui provoquait en eux une certaine émulation, à travers son art était à peine écouté, encouragé de ses proches, il devient subitement le centre d’attraction de ses semblables. A peine ses parents, amis, personnalités de la République et même l’Etat prenaient de ses nouvelles. A peine se soucillaient-ils de ses sollicitudes quand il en exprimait le besoin en vain. Mais dès que les artistes franchissent la porte du non-retour, les marques de reconnaissances, les témoignages fusent de toute part. Pourtant de leur vivant, ils ne bénéficiaient d’aucune attention. Ils finissent par périr de dépression résultant de l’isolement et de la raillerie. Malades, ils ont lutté seuls contre la mort qui, tout d’un coup, fait d’eux des héros. Tout le monde accourt et pleure le départ dans l’au-delà de l’artiste. Tout le monde vante ses mérites.
Pourquoi devons-nous attendre que les gens avalent leur bulletin de naissance avant de leur témoigner notre amour, notre gratitude ? C’est malheureusement entré dans les habitudes qu’il faut attendre les adieux pour célébrer une personne qui ne manquait pourtant pas de mérites de son vivant. C’est désormais ancré dans le subconscient du Béninois qu’il faut attendre que la personne meurt pour lui témoigner un amour que nous ne lui avons jamais manifesté de son vivant. Ecrire des belles lettres sur le de cujus, telle est aujourd’hui la règle déclinée en rituel funèbre connu de tous. En effet, quand les artistes meurent, on procède à l’exposition du corps sur une place publique aménagée ou réfectionnée pour accueillir les hommages. Quand des personnalités passent de vie à trépas, il est organisé avant l’inhumation une séquence d’hommages et de distinction, notamment dans l’ordre national.
Pour immortaliser leur mémoire, des places publiques, des hôpitaux et bien d’autres infrastructures portent les noms des personnes ayant marqué l’histoire. Ces dernières, avant d’être ensevelies reçoivent des hommages à la hauteur de leur parcours. Cela répond assurément à la logique selon laquelle, « on ne reconnaît à l’homme ses mérites qu’à sa disparition ». En effet, le vide irremplaçable qu’il laisse détermine ses semblables. Il appert que c’est quand les gens meurent qu’on reconnait leur valeur, leur grandeur et la portée de leurs œuvres et pensées. Cela semble être le cas, quand on fait la somme de tout ce qui se passe après la mort de quelqu’un. Mais c’est triste. Les artistes, les personnalités, nos proches etc… méritent bien mieux.
La plus belle manière de célébrer quelqu’un ou de lui rendre hommage de son vivant. S’il est talentueux, l’idéal serait de le lui dire de vive voix avant que le destin ne décide de son sort.
Il faut changer de paradigme en galvanisant les citoyens qui se distinguent positivement. Des hommages anthumes pourraient peut-être leur prolonger la vie, mus par la responsabilité qui est la leur dans la société. En effet, distinguer, célébrer rendre hommage à quelqu’un de son vivant, c’est en définitive lui faire porter la croix d’être un modèle et une référence. Auréolé des éloges, quel citoyen, même naturellement capricieux, s’investirait à reculer dans ces actions, dans son art ? Voilà pourquoi, les éloges, nous devons les faire avant le dernier souffle de la personne. A nos proches, nos collaborateurs, nos amis, témoignons-leur notre affection, notre gratitude, notre reconnaissance et même notre générosité. Montrons-leur notre attachement pendant qu’ils sont encore avec nous. Célébrons-les de leur vivant. Qui ne serait pas content d’entendre « merci, tu incarnes une personnalité incroyable » ? Par contre que ferait cette litanie « il était tellement humble, il était tellement talentueux. Va en paix belle personne » à un cadavre ? Si vous pensez quelque chose de bien de quelqu’un dites le lui pour qu’il s’en réjouisse avant de s’éteindre. Comme le disait Mark Twain « ne laissez pas les éloges pour les funérailles ».
Fiacre Awadji