Sur la plage de Ouidah, lieu symbolique par lequel des millions d’Africains ont quitté le continent en esclaves, Eugénie Quenum, chercheuse en biotechnologie et spécialiste de la mémoire cellulaire, a fait une communication sur le thème « Traite négrière, esclavage et mémoire cellulaire », le 23 août 2026, dans le cadre de la JISTNA. Et si la peur, le manque de confiance et l’autocensure que portent aujourd’hui de nombreux Noirs et afrodescendants n’étaient pas seulement des héritages culturels, mais des marques inscrites directement dans leur ADN par leurs ancêtres esclavagisés ?
Eugénie Quenum a articulé sa communication sur la mémoire cellulaire et les traumatismes affectifs. Pendant l’esclavage, explique-t-elle, des enfants ont assisté aux viols de leurs mères, aux lynchages de leurs pères et à toute sorte de barbarie indescriptible. Cette exposition a laissé une empreinte qui, selon elle, a suivi ces enfants durant toutes leurs vies et s’est manifestée dans leur comportement.
Comment expliquer que des descendants, des siècles plus tard, portent encore les traces de ces atrocités ? La réponse tient, selon la chercheuse, à la mémoire cellulaire. Trois histoires : celle de leurs ancêtres, celle de leurs parents et celle de leurs vies intra-utérines se trouveraient inscrites dans leurs cellules.
Elle appuie sa démonstration sur un exemple documenté : les enfants de femmes hollandaises enceintes pendant la famine imposée par les nazis en 1944-45 sont nés avec un petit poids, le diabète et à l’hypertension. Selon elle, les descendants de ces femmes continuaient de mettre au monde des bébés de faible poids, la guerre étant pourtant terminée depuis longtemps. L’explication avancée : un dérivé chimique, le groupement CH₃, se fixerait sur la cytosine, l’une des quatre bases de l’ADN, phénomène appelé méthylation, qui garderait la trace du traumatisme et se transmettrait de générations en générations.
Elle applique le même mécanisme aux traumatismes de l’esclavage : la peur d’être soi, l’autocensure, la peur de l’autre qui sont observées chez les Noirs, trouveraient leur origine dans cette transmission cellulaire.
La peur des chiens, un exemple frappant
Pour illustrer la force de cette transmission, Eugénie Quenum raconte un épisode de la guerre d’indépendance haïtienne. Après la victoire de Toussaint Louverture et de Jean-Jacques Dessalines sur les 20 000 hommes envoyés par Napoléon Bonaparte pour rétablir l’esclavage, ce dernier aurait ordonné à ses troupes de nourrir leurs chiens avec des captifs noirs, vivants ou morts.
Ceux qui ont assisté à la scène, les « premiers témoins », comme ceux à qui elle a été racontée à chaud, les « témoins vicariants », auraient conservé cette information dans leurs cellules. D’où s’expliquerait la peur des chiens chez des afrodescendants. Elle précise toutefois un point important : cette transmission serait de nature épigénétique, donc réversible, contrairement à la génétique qui est irréversible.
Des vérités historiques détournées
Une partie de la communication a porté sur ce qu’Eugénie Quenum présente comme des mensonges historiques à corriger. Le point fort à retenir : « nos ancêtres n’ont pas été vendus. Ils ont été capturés, arrachés de force. Ils se battaient et en mourraient. Ils étaient capturés uniquement lorsqu’ils étaient vaincus. Les européens étaient venus avec des armes plus fortes que celles de nos ancêtres ». Elle rappelle que l’esclavage arabo-musulman a duré treize siècles, contre quatre pour la traite européenne, mais que cette dernière, a causé davantage de dégâts en un temps bien plus court. Elle évoque aussi la castration systématique des jeunes garçons captifs, âgés de 8 à 12 ans, empêchés de se reproduire, tandis que les femmes étaient réduites en esclaves sexuelles, un phénomène qui expliquerait, selon elle, le taux élevé de population métisse au Maghreb aujourd’hui.
Autre mensonge à déconstruire selon elle : l’idée reçue d’un continent africain petit et pauvre, alors qu’il s’étend sur plus de 30 millions de kilomètres carrés et reste le plus riche de la planète en ressources.
La thérapie par l’épigénétique
Face à ce constat, Eugénie Quenum propose une méthode de soin qui repose sur un principe simple : prendre conscience de ce qui s’est réellement passé pour s’en libérer. Concrètement, elle commence par identifier d’où vient la personne, son pays, son histoire, celle de sa famille et de ses ancêtres. Elle l’aide ensuite à faire remonter à la surface des informations enfouies, souvent à son insu, dans son inconscient. Cette démarche permet de comprendre d’où viennent certaines peurs, certains traumatismes, complexes et syndromes, afin de les déconstruire et de les vaincre.
Cette démarche, précise-t-elle, se pratique en thérapie individuelle, familiale ou de groupe, complétée par des ateliers et des lectures. « Contrairement à la génétique, qui est irréversible (les cheveux crépus repoussent crépus quoi qu’on en fasse), l’épigénétique peut être défaite par la prise de conscience et la parole. « La parole a une puissance. La pensée aussi a une puissance », a-t-elle affirmé. Elle invite chaque descendant noirs à décider consciemment de ne plus être ce que l’histoire a tenté d’imposer.
Elle salue à ce titre l’initiative des Pays-Bas, qui reconnaissent l’incapacité de leur médecine classique à soigner certains descendants d’Afrique sans prendre en compte leur histoire, et appelle les chercheurs africains à s’emparer eux-mêmes de l’écriture de leur propre histoire.
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Brunelle Tchobo
