Les influenceurs et producteurs de contenus en ligne représentent désormais l’un des défis les plus critiques pour le journalisme d’intérêt public en Afrique subsaharienne. Leur montée en puissance, l’attrait de certains formats sensationnalistes et leur capacité à amplifier la désinformation inquiètent les acteurs du développement des médias. Mais le rapport « L’état du développement des médias en Afrique subsaharienne », publié en août 2026 par DW Freedom, le think tank de développement médiatique de Deutsche Welle Akademie, souligne aussi leur potentiel comme alliés des médias traditionnels.

Fondée sur des entretiens approfondis menés auprès d’organisations opérant au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Ghana, au Kenya, en Namibie, au Nigeria, en Ouganda et au Zimbabwe, ainsi que sur des enquêtes complémentaires, l’étude décrit un secteur médiatique confronté à plusieurs difficultés. Entre autres, baisse des financements, influence persistante des agendas des donateurs, transformation numérique, essor de l’intelligence artificielle et environnement juridique de plus en plus contraignant.

Des contenus qui concurrencent le journalisme traditionnel

La plupart des personnes interrogées dans le cadre de l’étude considèrent les influenceurs et, plus généralement, les producteurs de contenus en ligne comme l’un des défis les plus critiques auxquels le secteur est confronté, en raison de leur impact sur la survie du journalisme d’intérêt public.

Au Zimbabwe, la montée des podcasts est jugée spectaculaire mais également nuisible aux médias d’intérêt public. Selon une organisation interrogée, ces productions respectent à peine les règles et l’éthique minimales prescrites dans le secteur de la production et de la diffusion d’informations. Leur format controversé et sensationnaliste attirerait davantage de téléspectateurs et compromettrait le débat autour de l’intégrité de l’information.

Au Nigeria, une organisation locale va jusqu’à qualifier certains de ces acteurs de « rapaces, rampants et destructeurs » pour l’industrie des médias. Le problème est également lié à l’usage de ces nouveaux canaux dans des contextes politiques fragiles. Dans plusieurs régions d’Afrique, notamment là où les processus démocratiques sont en crise, des influenceurs ont été cooptés comme alliés pour diffuser de la propagande et façonner l’opinion publique dans le contexte de tensions géopolitiques, y compris avec les puissances coloniales.

Une menace qui peut aussi devenir une opportunité

Le rapport présente toutefois une situation plus nuancée. Une organisation d’Afrique de l’Ouest estime que, même si les influenceurs amplifient la désinformation, ils représentent également une opportunité pour les médias traditionnels de retrouver la confiance et la position privilégiée qu’ils ont perdues auprès du public.

En Côte d’Ivoire, le modèle économique développé par les créateurs de contenus pourrait même inspirer les médias d’intérêt public. Au Kenya et au Ghana, ces acteurs sont considérés comme des alliés plus efficaces que les médias traditionnels pour amplifier des contenus d’éducation civique lors des élections ou diffuser les résultats de projets de reportage d’investigation auprès d’un public ciblé.

Cette perception conduit déjà certaines organisations de développement des médias à accompagner ces acteurs. Le rapport cite notamment le Kenya, le Bénin et le Zimbabwe comme exemples de pays où des initiatives de soutien aux créateurs de contenus ont été mises en œuvre.

Ces derniers sont notamment accompagnés sur les questions de sécurité numérique, particulièrement pour les contenus générés par l’intelligence artificielle. Ils sont également formés à l’utilisation d’outils d’IA pour gagner en efficacité, notamment dans la collecte de preuves nécessaires à la production de leurs contenus. Au Ghana, ils sont habilités à participer aux efforts visant à réduire la désinformation.

Des médias fragilisés par la crise des financements

La montée en puissance des créateurs de contenus intervient dans un secteur déjà fragilisé par la contraction des financements.

Seules 9 % des organisations de développement des médias interrogées déclarent disposer de fonds suffisants. Toutes indiquent par ailleurs avoir subi une réduction de 10 % du financement en 2025 par rapport à 2024. Aucune des organisations sondées n’a échappé aux multiples coupes budgétaires imposées par les donateurs traditionnels au cours des cinq dernières années.

En Afrique australe, un acteur local du développement des médias indique ainsi que DW Akademie elle-même a réduit son financement de 15 à 20 % en moyenne sur deux ans. En Afrique de l’Ouest, une organisation active dans la lutte contre la désinformation fait état d’un déficit de financement d’environ 300 000 euros, soit 340 000 dollars, pour la période 2024-2025.

La fermeture soudaine de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), décidée par l’administration Trump, est qualifiée de véritable « cauchemar » par les organisations interrogées. Selon Reporters sans frontières, ce gel a créé un manque à gagner de plus de 268 millions de dollars destinés au soutien des médias indépendants dans le monde.

Une organisation d’Afrique australe témoigne ainsi être passée d’un contrat de près de 5 millions de dollars à moins de 600 000 dollars réels, l’USAID ayant structuré son financement de manière à ce que les autres donateurs jouent un rôle auxiliaire à son fonds central.

Une appropriation locale encore limitée

Le rapport relève également un déséquilibre entre les donateurs internationaux et les acteurs locaux. Moins de 20 % des organisations interrogées estiment jouer un rôle significatif dans la définition des priorités des projets qu’elles mettent en œuvre.

La majorité des projets seraient conçus et planifiés à l’étranger, réduisant les partenaires locaux à des rôles d’exécution. Plus de la moitié des organisations sondées constatent un décalage marqué entre les agendas des donateurs et les besoins réels du terrain.
Au Ghana, une organisation raconte ainsi avoir dû abandonner un projet de formation sur l’intégrité de l’information parce que le donateur avait imposé sa propre lecture du problème, privilégiant l’accès à l’information plutôt que la désinformation, malgré les réalités locales.

Près des deux tiers, soit 64 %, des organisations locales et régionales affirment par ailleurs être directement en concurrence avec des ONG internationales pour les mêmes financements.

Les organisations consacrent en moyenne 22 % de leur budget aux frais généraux, tandis que le financement de base, essentiel au renforcement des capacités internes, se raréfie depuis la pandémie de Covid-19 et le déclenchement du conflit en Ukraine.

Au Bénin, une organisation de radio communautaire citée dans le rapport a toutefois mis en place un centre de formation et de coproduction consacré à la vérification des faits, afin de répondre aux défis techniques de durabilité auxquels ses membres sont confrontés. Le rapport présente cette initiative parmi les rares exemples de diversification des revenus observés sur le continent.

L’intelligence artificielle, un autre défi pour les rédactions

La transformation numérique et l’intelligence artificielle constituent un autre chantier majeur. En Afrique de l’Ouest, les acteurs interrogés considèrent l’adaptation à cette transformation comme une question de survie. Les organisations médiatiques doivent notamment examiner leur fonctionnement, des salles de rédaction à la direction, afin d’identifier les outils d’IA nécessaires à l’amélioration de leur production de contenus et de leurs sources de revenus.

Mais le coût élevé de ces outils limite encore leur adoption par les rédactions africaines.
Au Kenya, le rapport relève également l’utilisation d’outils d’IA pour produire de la désinformation à grande échelle. Cette situation exerce une pression croissante sur les capacités des médias en matière de vérification des faits.

Des lois qui compliquent davantage le travail des médias

Le cadre juridique constitue un autre sujet de préoccupation. En Ouganda, de nouveaux cadres réglementaires imposent notamment aux donateurs du développement des médias de divulguer des informations susceptibles de porter atteinte à leur vie privée et à leurs règles internes. Dans certains cas, les ONG locales doivent disposer d’un conseil d’administration entièrement composé de ressortissants du pays où elles opèrent pour être éligibles à un financement.

En Côte d’Ivoire, une nouvelle loi sur la société civile renforce les obligations de responsabilité financière des ONG locales et entraîne un examen plus approfondi de leurs sources de financement.

En Afrique australe, une organisation interrogée alerte également sur l’utilisation de lois répressives sur la cybersécurité pour criminaliser des infractions liées à l’opinion. Dans plusieurs pays africains, les journalistes ne sont plus jugés sur la base de lois spécifiques à leur profession, comme les codes de l’information, mais en vertu de textes sur la cybersécurité que les acteurs interrogés jugent inadaptés au journalisme professionnel.

La durabilité comme enjeu central

Face à ces difficultés, certaines organisations développent de nouvelles sources de revenus. Au Sahel, une structure spécialisée dans la lutte contre la désinformation tire désormais 90 % de son financement opérationnel de services de formation et de conseil facturés à des entités publiques et privées. Au Nigeria, une organisation a développé une banque de données monétisable auprès d’entreprises et de centres de recherche.

Le rapport recommande notamment de développer une vision systémique du développement des médias, de construire avec les organisations médiatiques des modèles économiques innovants tirant parti de l’intelligence artificielle, de localiser davantage les interventions en associant les acteurs locaux dès la conception des projets, d’encourager les gouvernements à instaurer une culture de financement domestique assortie de mécanismes de responsabilité, de professionnaliser les organisations de développement des médias, de renforcer le plaidoyer en faveur d’une législation protectrice et de privilégier les financements à long terme plutôt que les interventions ponctuelles.

Dans cet environnement, la question des créateurs de contenus apparaît comme l’un des principaux enjeux d’adaptation du secteur. Pour les organisations interrogées, ils peuvent contribuer à la diffusion de désinformation et fragiliser le journalisme d’intérêt public, mais aussi constituer des relais utiles pour atteindre certains publics.

Le mot qui revient le plus souvent dans les réponses des personnes interrogées est ainsi celui de « durabilité ». Pour les auteurs du rapport, c’est à cette condition que les médias d’intérêt public pourront retrouver leur rôle de quatrième pilier d’une démocratie fonctionnelle en Afrique subsaharienne.

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Brunelle Tchobo

By Jupiter

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