À 24 ans, Hermione n’est jamais partie en vacances loin du regard de ses parents. À 12 ans, Gnonnan change chaque année de foyer familial, entre oncles, tantes et cousins. Entre ces deux trajectoires, un même sujet divise les familles béninoises : faut-il envoyer ses enfants en vacances chez des proches sans les accompagner et sans crainte ? Psychopédagogue et coach en programmation neurolinguistique, Valérie Mitokpè apporte un éclairage nuancé, entre bénéfices réels et vigilance nécessaire.
« Jamais nous n’avons été en vacances chez quelqu’un sans nos parents », indique Hermione. En vingt-quatre ans, elle ne compte que deux séjours, tous deux dans le département du Zou, en compagnie de sa mère et de sa fratrie, une fois chez son arrière-grand-mère à cinq ans, une autre chez un oncle. Jamais seule, jamais sans un parent présent.
Sa mère, la cinquantaine, assume ce choix sans détour. « Le monde d’aujourd’hui est de plus en plus dangereux et l’ennemi n’est jamais loin », justifie-t-elle. Elle-même n’est jamais partie en vacances enfant, ses propres parents ayant eu vent de plusieurs situations qui les ont dissuadés « des filles parties en vacances et engrossées par le mari de la tante chez qui elles sont parties » ou « violées par un cousin ». Des drames qui, dit-elle, « ont brisé des vies et des familles ». Sa position aujourd’hui est sans compromis. « Soit j’y vais avec eux, soit personne ne bouge. Mes enfants sont ce que j’ai de plus précieux et je ne me vois pas en train de prendre certains risques avec eux », ajoute-t-elle.
À l’opposé, Gnonnan passe systématiquement ses vacances chez différents membres de la famille, avec son petit frère. Son père, la quarantaine, y voit un pilier de l’éducation familiale plutôt qu’un risque. « Les enfants méritent de changer de milieu pour découvrir de nouvelles choses et apprendre la cohésion et la tolérance », explique-t-il. Pour lui, ces séjours permettent aux enfants de tisser des liens avec leurs cousins et cousines, de découvrir « de nouvelles réalités » et surtout d’entretenir la solidarité familiale. « C’est ce que nous avons appris de nos parents et que nous essayons de transmettre à nos enfants », laisse-t-il entendre.
Un bénéfice réel, mais pas sans conditions
Psychopédagogue et coach en programmation neurolinguistique, Valérie Mitokpè ne tranche pas entre les deux visions, elle les concilie. Selon elle, un séjour chez des proches « peut être très bénéfique, particulièrement dans le contexte béninois où la famille élargie occupe une place importante ». Elle y voit un levier de socialisation, d’autonomie, de connaissance de la famille élargie et de transmission culturelle, rejoignant ainsi ce que défend le père de Gnonnan. L’enfant y apprend aussi à vivre avec d’autres personnes et à assumer certaines responsabilités du quotidien.

Mais l’experte rejoint tout autant la prudence exprimée par la mère d’Hermione. « Il faut être vigilant, très vigilant ». Selon elle, deux catégories de critères doivent guider la décision des parents. D’abord, des critères liés à l’enfant lui-même. Son âge et son niveau d’autonomie doivent être questionnés en priorité, car, un enfant peu indépendant peut être trouvé comme « encombrant » par ses hôtes et peut ne pas être convenablement traité comme chez ses parents. Sa personnalité entre également en ligne de compte.
Ensuite, des critères liés au foyer d’accueil : les parents doivent s’informer sur l’ambiance du foyer, la présence ou non d’autres enfants, les conditions de vie, les personnes régulièrement présentes sur place et la manière dont l’enfant y sera encadré. Sur un point précis, l’avis de la psychopédagogue fait écho presque mot pour mot à celui de la mère d’Hermione : « il ne faut jamais considérer que parce qu’une personne appartient à la famille, tous les risques sont automatiquement écartés ». Elle appuie ce constat d’un dicton : « la mort est dans les plis de notre manteau ». L’experte rappelle que le danger n’est jamais loin, y compris au sein du cercle familial.
Un dialogue à construire avant, pendant et après le séjour
Pour prévenir les mauvaises influences et les expériences désagréables, Valérie Mitokpè recommande un accompagnement en trois temps. Avant le départ, le dialogue est essentiel : il s’agit d’éviter de donner à l’enfant l’impression qu’on « se débarrasse de lui », et de lui faire comprendre au contraire que ce séjour est une occasion de découvrir un nouvel environnement. Les parents doivent aussi avoir avec lui des échanges adaptés à son âge sur les règles de sécurité telles que : savoir dire non, reconnaître un comportement inapproprié, ne jamais garder un « mauvais secret », et identifier l’adulte de confiance vers qui se tourner en cas de besoin.
Pendant le séjour, l’experte conseille de maintenir un contact régulier avec l’enfant, « sans transformer ce suivi en interrogatoire ». Au retour, elle recommande de créer un espace de parole libre, à travers des questions simples : qu’est-ce que tu as aimé, qu’est-ce qui t’a déplu, avec qui as-tu passé du temps, y a-t-il quelque chose qui t’a mis mal à l’aise. « L’enfant doit surtout sentir qu’il peut parler sans être immédiatement puni ou jugé », insiste-t-elle.
Les signes qui doivent alerter les parents
Au retour de vacances, certains changements de comportement méritent une attention particulière, selon la psychopédagogue. Il s’agit entre autres du repli sur soi, d’une agressivité inhabituelle, d’une tristesse persistante, du troubles du sommeil, de cauchemars, de peur d’une personne ou d’un lieu, d’une régression, d’une modification importante de l’appétit, d’un refus scolaire ou changement brutal des habitudes. Chez certains enfants, des difficultés de concentration ou des comportements sexualisés inhabituels pour leur âge peuvent également être des signaux d’alerte.
Elle appelle toutefois à la mesure dans l’interprétation de ces signes : « il faut éviter de conclure automatiquement à une maltraitance ou à une agression à partir d’un seul signe. Un signe est un signal d’observation, pas un diagnostic ». Lorsque les changements persistent ou inquiètent fortement les parents, elle recommande de rechercher un accompagnement professionnel et, en cas de suspicion de violence, d’activer les mécanismes de protection de l’enfant appropriés.
Alors, en cas de situation indésirable, il est important de solliciter une structure ou une personne compétente ou toute autorité en mesure d’intervenir et d’accompagner l’enfant. L’essentiel, selon Valérie Mitokpè est que le parent ne reste pas isolé face à une suspicion de violence.
Entre la prudence radicale de la mère d’Hermione et l’ouverture assumée du père de Gnonnan, l’avis de Valérie Mitokpè trace une troisième voie : ni interdiction systématique, ni confiance aveugle. Les bénéfices des séjours en famille élargie tels que la socialisation, la transmission et la solidarité sont réels comme l’estime la famille de Gnonnan. Mais ils ne dispensent pas les parents d’une vigilance active, de critères de sélection rigoureux et d’un dialogue soutenu avec l’enfant, à l’image des craintes exprimées par la mère d’Hermione.
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Brunelle Tchobo
