En trois ans à la tête du Centre Communautaire Eya à Cotonou, Kouokam KAMCHUENG a bâti avec le programme EYA Excellence une vraie culture du hockey au Bénin. Ce Camerounais a contribué à donner vie au hockey et écrit les premières pages de l’histoire de ce sport dans le pays. Un succès dont nous avons parlé avec le manager du Centre Eya au détour de l’un de ses multiples déplacements. Dans cette interview, Kouokam KAMCHUENG revient sur la naissance de ce sport et sur son ambition : structurer, pérenniser et faire du hockey une véritable filière, voire une industrie sportive au Bénin.

JUPITER INFO. BJ : Bonjour Kouokam ! Pour les Béninois qui n’en savent pas grand-chose, qu’est-ce que le rink hockey (Hockey sur piste en français, ndlr) ?

Kouokam KAMCHUENG : Bonjour monsieur ! Le hockey est un sport collectif qui se pratique sur des patins à roulettes traditionnels, avec une crosse et une balle. Deux équipes de cinq joueurs, gardien compris, s’affrontent avec pour objectif de marquer dans le but adverse. C’est un sport extrêmement rapide, très technique et spectaculaire, qui demande à la fois une grande maîtrise du patinage, de l’adresse, de la vitesse et beaucoup d’intelligence de jeu.

Le hockey était pratiquement inconnu au Bénin il y a quelques années. Qu’est-ce qui vous a poussé à introduire ce sport au Centre EYA ?

Personnellement, je connaissais très bien cette discipline. Il se trouve que j’ai un parcours de joueur de haut niveau en France, en ayant évolué notamment en première division. J’ai aussi pu participer à des compétitions européennes et être aussi champion de France en tant que coach. J’ai également eu différentes expériences dans le développement du hockey. Ce parcours m’a surtout permis de gagner en crédibilité et de construire, au fil des années, un réseau important dans le milieu international du rink hockey.

C’est ce qui a rendu le projet possible. Nous ne partions pas seulement avec l’idée d’apprendre à quelques enfants à jouer au hockey. Avec tout ce background, lancer le hockey au Centre EYA était presque une évidence. Nous avions les enfants, nous avions l’expérience et nous savions où nous voulions aller.

Au début, avez-vous dû convaincre les jeunes et leurs parents avant de recruter vos premiers pratiquants ?

Non, et c’est même exactement l’inverse !

Le hockey s’inscrit dans notre programme EYA Excellence, qui permet aux enfants des établissements publics situés autour du Centre EYA de pratiquer gratuitement deux disciplines : le basket-ball et le hockey.

Nous n’avons donc jamais eu de problème pour recruter. Notre problème est plutôt que nous devons refuser des enfants. Aujourd’hui, si nous ouvrions complètement les inscriptions, je pense que nous pourrions accueillir plusieurs centaines d’enfants supplémentaires en quelques jours. La demande existe.

Ce qui nous limite, ce n’est pas l’intérêt des enfants ou des parents. Ce sont essentiellement nos capacités d’accueil : le nombre de terrains, le matériel disponible et l’encadrement nécessaire pour maintenir la qualité de notre formation.

Quels ont été les principaux défis que vous avez rencontrés depuis le lancement du projet ?

Ils ont été nombreux parce que nous sommes véritablement partis de zéro. Il y avait d’abord un défi humain : trouver des entraîneurs, les former et construire progressivement un véritable encadrement technique.

Il fallait ensuite trouver des partenaires privés prêts à croire dans une discipline pratiquement inconnue au Bénin. Il fallait importer les patins, les crosses et les équipements, puisque ce matériel n’était évidemment pas disponible localement. J’avais quelques stocks en France et au Cameroun que j’ai fait venir.

Et surtout, il fallait des terrains. Aujourd’hui, lorsque je regarde le chemin parcouru, je pense que nous pouvons dire que cette première série de défis a été relevée. Nous disposons désormais d’un terrain à Cotonou et d’un autre à Parakou. Notre objectif serait idéalement de parvenir à construire un nouveau terrain par an, un terrain ayant potentiellement 80 à 100 nouveaux pratiquants.

Vos équipes ont participé à plusieurs expériences en Espagne, en France et récemment en Suisse. Qu’est-ce que cela a apporté à vos jeunes et quels joueurs commencent à se distinguer ?

Il faut mesurer ce qui vient de se passer : en moins d’un an, plusieurs de nos  jeunes ont connu l’Espagne, la France, un championnat pro au Bénin, la venue d’un ex-entraineur du FC Barcelone et maintenant la Suisse. C’est un changement de dimension extrêmement rapide. Même tous sports confondus, je pense que c’est une évolution assez exceptionnelle pour un programme aussi jeune.

Évidemment, cela a fait progresser énormément les joueurs. Aujourd’hui, lorsque nous nous déplaçons en Europe, certains de nos jeunes sont identifiés et reconnus par les clubs. Certains suscitent même déjà l’intérêt de clubs européens.

Notre dernière expérience en Suisse a été particulièrement révélatrice. Damien Zinsou et Abraham Akodjenou ont participé pendant une semaine à un stage de perfectionnement aux côtés notamment d’internationaux U17 et U19 suisses et anglais et de joueurs champions de France U15. Et nos deux joueurs ont été parfaitement au niveau face à des joueurs ayant tous 8 à 12 ans de pratique.

Pour nous, c’était un test extrêmement important. Nous voulions savoir où ils se situaient réellement lorsqu’on les plaçait directement au milieu de jeunes issus de nations historiques du rink hockey.

La réponse a été plus qu’encourageante. Aujourd’hui, nous ne savons pas encore jusqu’où nos joueurs peuvent aller. Et c’est justement ce qui est passionnant.

Quels progrès observez-vous chez les enfants sur le plan sportif et dans leur développement personnel ?

Le changement dépasse largement le terrain de hockey.

La plupart de ces enfants viennent d’établissements publics. Pour certains, ces voyages ont représenté leur premier avion, leur premier voyage hors du Bénin.

À leur âge, ils ont déjà découvert d’autres pays, rencontré des sportifs internationaux, joué contre des Européens, passés à la télévision (béninoise, française, portugaise, catalane…, ndlr), découvert d’autres cultures et vu de près ce que pouvait être le sport de haut niveau.

Cela change forcément leur manière de regarder leur propre avenir. Le rêve d’être un jour joueur de haut niveau n’est plus quelque chose d’inenvisageable. Ils l’ont touché du doigt. Ils se sont entraînés avec ces joueurs et ils ont constaté qu’ils pouvaient être au niveau.

Mais EYA Excellence ne se limite justement pas au sport. Ces joueurs sont extrêmement encadrés. Ils suivent également des activités éducatives, notamment des cours d’informatique, et évoluent dans un environnement où on leur demande de la ponctualité, de la discipline, du respect et de l’exigence.

Nous observons aujourd’hui chez beaucoup d’entre eux une maturité et une attitude qui les distinguent parfois de leurs camarades du même âge.

Cette année, vous avez franchi une nouvelle étape avec le lancement du premier championnat national de hockey au Bénin. Pourquoi était-il important d’organiser une telle compétition ?

La « EYA HOCKEY LEAGUE » a été une étape majeure.

Nous avons organisé le premier véritable championnat de hockey de l’histoire du Bénin, et nous avons voulu immédiatement lui donner une dimension importante : une compétition structurée, médiatisée et télévisée. Cela a eu deux conséquences.

La première est sportive. Nous avons constaté une progression considérable des joueurs grâce à l’enchaînement des matchs et à la pression de la compétition.

La deuxième est la visibilité. Beaucoup de personnes ont découvert le hockey à cette occasion, les médias ont suivi la compétition et nous avons même eu des retours à l’international.

La finale a rassemblé environ 600 spectateurs. Pour un sport qui était pratiquement inexistant au Bénin quelques années auparavant, voir plusieurs centaines de personnes assister à une finale de hockey et dans une ambiance de feu est extrêmement symbolique. Cette League nous a montré une chose : il existe désormais un public pour ce sport.

Peut-on dire désormais qu’une véritable communauté du hockey est en train de naître au Bénin ?

Oui, sans aucun doute.

Aujourd’hui, nous avons entre 100 et 120 pratiquants à Cotonou, auxquels s’ajoutent environ 80 jeunes à Parakou. Nous sommes donc déjà autour de 200 pratiquants au Bénin, alors que nous sommes partis pratiquement de zéro.

Pour le moment, je préfère parler de pratiquants plutôt que de clubs, parce que le développement est essentiellement structuré autour du Centre EYA. Même si demain nous avions dix terrains et mille pratiquants, ils resteraient encadrés par le système EYA.

Le véritable enjeu aujourd’hui est donc de multiplier les espaces de pratique. Nous savons que les enfants sont là. La demande est là. Maintenant, il nous faut les infrastructures pour leur permettre de jouer.

Quels sont encore les obstacles qui freinent le développement de ce sport dans le pays ?

Aujourd’hui, le principal obstacle, ce sont les infrastructures et les financements nécessaires pour accompagner la croissance de cette discipline. Nous avons besoin de terrains de pratique. C’est la priorité, parce que chaque nouveau terrain nous permet immédiatement d’accueillir plusieurs dizaines d’enfants supplémentaires.

Mais construire un terrain ne suffit pas. Il faut des entraîneurs, il faut les former et il faut pouvoir les rémunérer correctement pour assurer un suivi professionnel et régulier des enfants.

Il faut également continuer à importer du matériel : patins, crosses, protections, équipements de gardiens, etc. Donc aujourd’hui, nous savons exactement ce dont nous avons besoin pour changer d’échelle : des terrains, du matériel et un encadrement professionnel.

Quelles sont vos ambitions à moyen et long terme ?

Elles sont très grandes, mais elles sont surtout devenues très concrètes.

À moyen terme, nous voulons consolider la pratique à Cotonou et à Parakou, augmenter le nombre de pratiquants, former davantage d’entraîneurs et continuer à structurer nos compétitions. Nous voulons également poursuivre les déplacements internationaux de nos jeunes.

Nous souhaitons aussi franchir une nouvelle étape en organisant au Bénin des rencontres internationales. Nos jeunes doivent pouvoir voyager, mais nous voulons également que des équipes étrangères viennent jouer ici, devant le public béninois. Nous avons également un objectif sportif très concret : voir le Bénin participer à la Coupe d’Afrique junior U19 en 2027.

Notre ambition dépasse aussi les frontières du Bénin. Nous souhaitons créer des échanges avec les pays voisins et contribuer au développement du rink hockey en Afrique de l’Ouest. Plus il y aura de pratiquants et d’équipes dans la sous-région, plus le niveau progressera au Bénin grâce aux rencontres.

À plus long terme, l’objectif est d’avoir une véritable sélection béninoise capable de participer régulièrement aux compétitions africaines et internationales, et de voir certains joueurs formés ici intégrer de grands clubs et championnats étrangers. Ce n’est plus un rêve abstrait. Nous savons désormais que c’est possible.

Que diriez-vous aux jeunes, aux parents, mais aussi aux autorités sportives pour les convaincre d’accompagner le développement du rink hockey au Bénin ?

Aux jeunes qui pratiquent déjà, je dirais d’abord : continuez à travailler avec assiduité, mais profitez aussi de tout ce que le sport peut vous apporter en termes de valeurs.

Aux jeunes qui ne connaissent pas encore ce sport, je leur dirais simplement de venir le découvrir. C’est un sport extraordinaire, très spectaculaire, et aujourd’hui au Bénin, il peut réellement ouvrir des opportunités, ici comme à l’étranger.

Aux parents, je voudrais dire merci pour leur confiance. Leur rôle est essentiel. Derrière la progression de ces enfants, il y a aussi des familles qui nous font confiance.

Je voudrais également remercier les autorités qui nous accompagnent déjà, notamment le ministère des Sports et le ministère des Enseignements maternel et primaire. Ils ont cru au projet, ils nous ont accompagnés et, surtout, ils ont maintenant pu constater les résultats. Nous avions pris des engagements et je pense que nous avons été à la hauteur de leurs attentes.

Nous sommes partis pratiquement de zéro. Aujourd’hui, nous avons environ 200 pratiquants entre Cotonou et Parakou, des infrastructures, une compétition structurée et télévisée, des joueurs qui voyagent et rivalisent avec de très bons jeunes européens, et déjà des échanges qui commencent à se construire avec d’autres pays de la sous-région.

Nous pensons que le hockey peut devenir un sport important au Bénin et, demain, en Afrique de l’Ouest. Il y a quelques années, nous voulions prouver que le rink hockey pouvait exister au Bénin. Aujourd’hui, cette question est réglée. Il existe. Maintenant, notre défi est de montrer jusqu’où le Bénin peut aller.

Merci d’avoir répondu à nos questions !

C’est moi qui vous remercie !

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Propos recueillis par Keneth EGANHOUI

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